Guido Crepax - Valentina

Du 8 novembre au 7 decembre 2019

A propos

Guido Crepax ! À partir du 8 novembre, la galerie Martel expose le maestro incontesté de l’érotisme de haut vol. Au fil de cinquante planches originales, voici l’occasion unique d’admirer grandeur nature les courbes de sa mythique Valentina, de sa délicieusement passive Bianca – et de saisir l’impact de ce virtuose du récit graphique, si parfaitement en phase avec son temps qu’il continue à ensorceler le nôtre.

« Dessiner une femme différente. Pas une Dale Arden ! Non plus du style blonde à cheveux longs. Sûrement pas ! Mais une femme à la Louise Brooks… La photo découpée dans le magazine de ciné Sipario colle parfaitement. Elle est un peu comme Luisa, aussi… Oui, Louise, Luisa, coïncidence non préméditée ! Voilà… Une femme aux yeux tristes, sans le moindre petit sourire… Le nom ? Valentina… Oui, Valentina ! » Dans le récit Valentina Sola, cette bulle complète une case bien particulière. Elle montre, posées sur la table à dessin de Guido Crepax, la photo de presse de la star du muet et un portrait encadré de Luisa, son épouse. Entre ces deux modèles, la main souple de son auteur dessine Valentina.

Cette genèse compacte de son héroïne, Guido Crepax la trace en 1981. Mais c’est en 1965 que sa désirable, longiligne et blanche créature a vu le jour. Crepax (Crepas pour l’état-civil : par coquetterie il troquera son « s » pour un « x ») a alors 32 ans. Il est milanais – comme le sera Valentina. Artiste autodidacte, il s’est passionné très jeune pour la BD, a suivi des études d’architecture, tâté de l’illustration de pub, dessiné des pochettes de disques, travaillé pour la presse et l’édition. Donc, 1965. Au lancement de Linus, mensuel de « littérature graphique » qui marquera à jamais la BD, le directeur – son ami Giovanni Gandini – lui propose une collaboration. Dans le numéro deux de la revue débute ainsi Le virage de Lesmo, du nom d’une difficulté du circuit de Monza.

Son héros ? Un certain Neutron, alias Philip Rembrandt, justicier doué de super-pouvoirs, universitaire et critique d’art. Valentina le rejoindra deux numéros plus tard – et ne tardera pas à lui voler la vedette.

Sa « femme différente », Crepax la plonge vite dans un univers qui fleurit haut et fort au crépuscule des années 60 : l’érotisme chic – rien à voir avec les petits formats salingues alors fourgués sous le manteau. Le découpage de Crepax, ses mises en page, les angles fulgurants sous lesquels il capte l’action, servent le propos. En BD, Forest et sa Barbarella, Pellaert avec Jodelle puis Pravda cultivent la libido chacun à sa manière, sur fond de science-fiction poétique ou de pop-culture psychédélique. Aux États- Unis leur répond l’excellente Phoebe Zeit-Gest de Springer et O’Donoghue. Sur ce terrain là, Crepax se démarque. Pour lui, comme il l’affirme à Thierry Groensteen dans un entretien-fleuve (1), « Valentina est davantage ancrée dans la réalité ». Certes. Contrairement à ses rivales, elle a un patronyme – Rosselli – un métier – photographe de presse – une date de naissance – 25 décembre 1942 – une adresse – 45 via De Amicis, Milan – et une famille, puisqu’elle aura de Rembrandt un fils, Mattia. En outre, durant sa vie d’héroïne, elle vieillira, passant de la (jolie) jeune femme d’une vingtaine d’années à la (belle) quinquagénaire. « Elle est donc plus proche des lecteurs qu’une aventurière sans attaches » conclut Crepax. Hum… Ses mensurations d’elfe auraient vite fait passer Valentina pour anorexique au temps des pulpeuses sex- bombs soixante. De fait, c’est son physique à la garçonne, sa sensualité directe et cérébrale, son intelligence, sa curiosité et son absence de complexe qui emportent le morceau. Du pensionnat victorien pervers au gang de nazis sadiques, tour à tour hétéro ou homo, maîtresse ou esclave, elle aura, au fil des 2600 planches et des trente et un ans de son existence de papier, ignoré peu de contrées amoureuses, comme Crepax aura dédaigné peu de régions graphiques. Jusqu’à ce sommet qu’est La lanterne magique – récit sans paroles, peut-être en écho au cinéma de Louise Brooks, dont l’érotisme onirique évoque les fièvres froides d’un Aubrey Beardsley.

« Il faut voir que l’œuvre érotique de l’auteur dépasse largement sa Valentina », remarque Bernard Joubert, journaliste et traducteur de Guido Crepax (2). « Outre Bianca et Hello Anita, il a illustré Justine de Sade, Histoire d’O, Emmanuelle, revisité Georges Bataille… Laissé assez tranquille dans son pays d’origine, il dut subir en France les foudres de la censure : entre 1969 et 1983, il a essuyé huit arrêtés d’interdiction de vente aux mineurs, plus quatre interdictions d’exposition en librairie. » Cet acharnement de l’administration, Crepax en paya le prix : il eut du mal, sur le moment, à trouver des éditeurs français.

Mais l’aura de celui dont Wolinski affirmait qu’il dessinait les plus belles fesses de la BD n’a pas pris la moindre ride. La solidité de cette œuvre tient à sa qualité graphique et narrative, mais elle a d’autres ressorts. Le lien avec le quotidien de l’auteur, par exemple. Si Valentina est à la fois Louise Brooks et Luisa Crepas, les traits de son compagnon Philip Rembrandt sont ceux de Crepax lui- même. Héroïne et auteur partagent la même adresse milanaise, conduisent la même VW Coccinelle.

« Valentina faisait partie de la famille », raconte Antonio Crepas, l’un des enfants de Guido. « Un été, nous sommes partis à Premantura. C’est en Istrie, au fin fond de la Croatie. Là, mon père a dessiné l’album Antropologia. Valentina y évolue dans le cadre exact de nos vacances. Les phrases prononcées, les personnages secondaires, les objets, les amis, tout dans ces récits est autobiographique. » Autre force de Crepax : témoin de ses propres fantasmes, il l’est aussi des totems de son temps. Dans ses pages, une Lotus à moteur Coventry Climax, un Luger P08, un Rolleiflex, un Hasselblad, une robe de Paco Rabanne, un stabile de Calder ou un canot automobile Riva s’animent en gardant leur justesse. Exactement comme ces stars de la BD qui ont toujours fasciné Crepax et que Valentina convoque dans son propre univers, du Fantôme du Bengale à Mandrake en passant par Corto Maltese, organisant même une Comics party aussi fourmillante que la pochette de Sergeant Pepper’s. Le secret de Crepax, c’est d’insuffler à son héroïne la vision intégrale de son monde d’auteur et de celle du monde que partagent ses lecteurs. Comme le note Antonio Crepas, « Après Flaubert et sa Bovary, mon père avait bon droit de dire, ‘Valentina, c’est moi !’ »

François Landon

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Œuvres exposées​