JEAN-MARC ROCHETTE

Transperceneige

Exposition du 12 septembre en 18 octobre 2014

 

Après Lorenzo Mattotti et son Vietnam inspiré, c’est Jean-Marc Rochette qu’accueille la Galerie Martel. Comme le Transperceneige, train légendaire qui boucle une boucle éternelle autour de la terre, Rochette achève un cycle : il retrouve dans ses dernières œuvres les tonalités de ses premières fascinations. Entre peinture, bande dessinée et illustration, un regard diffracté et parfaitement cohérent.

Que le sang soit le prix d’un talent ne se voit pas seulement dans les contes d’Andersen. Épris de montagne, Jean-Marc Rochette voulait devenir guide. En 1976 – il a vingt ans – lors d’une course en solo, une pierre lui arrache sept dents. « Je suis redescendu. Je pissais le sang pendant les rappels. J’ai fait encore deux ou trois bonnes saisons, et puis la peur s’est installée. Le corps est fragile. » Ses prochaines parois, des feuilles et des châssis vont les lui offrir. Ado, il a reçu d’une tante paysanne d’Ardèche deux volumes de dessins et de lavis de Goya, avec les esquisses des Désastres de la guerre.

 

Le Transperceneige 

1 – Proloff
encre de chine et fusain

2 – Proloff
encre de chine et aquarelle

3 – Adeline
encre de chine et aquarelle

35 x 45 cm

 

Cette noirceur, Rochette a tourné autour près de quarante ans pour enfin l’exprimer dans les croquis et les aquarelles destinés au Transperceneige du cinéaste coréen Joon-ho Bong. Entre ces deux points – l’ébahissement devant les travaux préparatoires de Goya, et ses propres œuvres mises en abyme dans un univers qui lui appartient – la carrière de Jean-Marc Rochette prend l’allure d’une lumière diffractée, puis recomposée, rebondissant entre styles et techniques, s’enrichissant au vol.

Exposant des planches du Transperceneige, des storyboards, des propositions de couverture d’album, des dessins et des aquarelles réalisés pour le film, des tableaux illustrant l’univers de celui-ci et les lavis créés pour la réédition de Requiem blanc, la Galerie Martel rend parfaitement compte de la synergie originale et de l’emboîtement de mondes qui soutiennent discrètement le travail de Rochette.

Ses BD ? Edmond le cochon avec Martin Veyron (1979). La première époque du Transperceneige avec Lob (1982). Puis avec Benjamin Legrand le Requiem blanc (1986), L’or et l’esprit (1993) et les époques suivantes du Transperceneige (1999, 2000). Une association avec Pétillon en 2003. Six ans plus tard, une autre avec Fred Bernard. Une créativité notoirement arythmique – si l’on comptait sans la peinture. De 1987 à 1993, Rochette raconte avoir vécu devant son chevalet une histoire de l’art en accéléré : « partant de la bande dessinée, je me suis retrouvé à peindre des monochromes gris, entre Alan Charlton et Gerhard Richter. Ça me rappelait les murs de granit des Alpes. Après cette retraite dans le désert, j’ai voulu retrouver le monde. J’ai pu retourner vers la BD. »

En parallèle, il travaille comme dessinateur technique au quotidien L’équipe : « Ça finançait la peinture… Chaque semaine, je visionnais Téléfoot et je choisissais le plus beau but. A l’écran, tu ne distingues ni les mains, ni les chaussures des joueurs. Juste une colonne vertébrale et une énergie. Ce travail m’a donné le sens de la réalité. Il se retrouve dans le Transperceneige. » L’énergie, il l’a puisée aussi chez le peintre chinois Chu Ta, surnommé – est-ce un hasard ? – « le montagnard libre de tous soucis ». Quant à l’illustration, elle lui a fait enchaîner de 2000 à 2006 Pinocchio, Candide et l’Odyssée. Pour ce dernier travail, il est parti peindre à Ithaque, le royaume d’Ulysse. Dans la galerie de ses maîtres, on trouve au premier rang la trinité Gillon-Poïvet-Forest : Rochette revendique un travail populaire et le Transperceneige porte le vocabulaire du feuilleton, strip ou série. Au chapitre des cousinages, Chantal Montellier pour le premier épisode, puis Richard Corben, au détour d’un tableau le David Loyd de « V pour Vendetta », voire Anke Feuchtenberger avec les grands lavis scandant les chapitres de Requiem blanc – dont Rochette fait remarquer qu’ils ne sont pas signés de sa main mais de celle de Carlotta Sturm, l’un des personnages du récit.

Il adore ces emboîtements et évoque volontiers Philip K. Dick. Car s’il considère les dessins et les aquarelles demandés par Joon-ho Bong pour le film Transperceneige comme une clé de son oeuvre, leur mise en perspective le transporte : « Ce sont mes mains que l’on voit dessiner à l’écran. Je joue à faire le peintre dans un univers concentrationnaire que j’ai façonné… Le Transperceneige est un monde qui englobe. Même moi, il m’a absorbé. »

François Landon