JEAN-PHILIPPE DELHOMME

Louis Vuitton Travel Book — New York

Exposition du 3 mai au 8 juin 2013

 

Après Chris Ware, la Galerie Martel accueille un voyageur à l’oeil aigu. Jean-Philippe Delhomme, satiriste averti des fashionistas et autres design addicts, laisse son ironie de côté pour brosser en 113 vues le visage d’une ville sans pareil. Poétique, lumineux et juste, ce portrait — qui paraît chez Louis Vuiton Travel Books — n’ouble pas les coulisses de son sujet.

« New York ; 5 543 KM. Quand j’étais ado, on lisait ça sur le mur longeant la voie ferrée, en arrivant à Cherbourg. Les passagers venus de Paris par la train transatlantique embarquaient sur le Queen Elizabeth 2. Je regardais le paquebot s’éloigner vers l’Amérique… »

 

1 – TS – Bowling Alley Sign

2 – Midtown East – The News Building Lobby On 42nd St

3 – TS – Observation Deck On Top Of Rockefeller Center

2012
gouache sur papier 
38,5 x 28,5 cm

 

Entre Jean-Philippe Delhomme — naissance parisienne en 1959, avant une adolescence normande — et New York, peut-on alors parler de contact ? Si une graine est semée, elle germera plus tard. En revanche, le garçon est déjà ce que les anglo-saxons appellent un « artistic child ». Il peint. Il dessine. Il réussit le concours des Arts-décos… sans trop savoir quelles portes ce diplôme va lui ouvrir. Et puis, en 1983, c’est la révélation. Jean-Philippe tombe sur l’exposition itinérante « David Hockney paints the stage » : « J’ai compris qu’on pouvait définir les règles et faire ce qu’on voulait. J’a commencé à sortir du noir et blanc pour utiliser la gouache. La magie de Hockney, c’est qu’il donne envie ! » Delhomme ajoute une autre corde à son arc : la photo. C’est l’époqe des grandes expos, façon William Klein au Palais de Tokyo. Il collectionne les monographies. L’une le frappe particulièrement : « Subway », reportage sur le métro new-yorkais réalisé par Bruce Davidson, un pilier de l’agence Magnum. Un regard violent, esthétique, rythmé, découpé en plans – sur un New York promis à disparaître très vite.

« À l’époque — au moins dans mon esprit – la photographie était beaucoup plus associée à la notion de vie nomade que la peinture ou le dessin. Après mes débuts d’illustrateurs dans la France du milieu des années 1980, c’est sans doute ce désir de réalité qui m’a poussé à aller travailler au Royaume-Uni, au Japon, en Californie, et enfin à New York en 1992. Il n’y a pas longtemps, je suis tombé sur la phrase d’un graffeur : ‘I wanted my name to travel everywhere’. Tout est dit »

La photo a assez marqué Delhomme pour que ses dessins expriment parfois une référence à un cliché préparatoire qu’il n’a jamais pris. Il se souvient d’une campagne pour Barneys — grand magasin de luxe qui ft son premier client new-yorkais – où il avait donné aux modèles peints la pose de sujets photographiés. Ses autres créatures n’échappent pas à la règle. Prenez le « Hipster inconnus », ce néo-hippie qui est un peu la projection fantasmée de son auteur. Qu’il tienne Karl Lagerfeld par l’épaule ou fraye avec le patriarche de Venise, le Hipster se tient constamment devant un objectif. Fashionistas ou accros au design, ses frères sont logés à la même enseigne. Le travail dont la Galerie Martel expose les originaux opère sur un mode différent. Ici, plus question de renforcer une situation par ne esthétique photographique. New York est une oeuvre d’introspection : « Je travaille dans cette ville depuis vingt ans, dit Delhomme. J’ai voulu y découvrir des éléments qui me dépaysent et me rappellent pourquoi je l’aime. » Au premier regard, on voit que l’objectif change de focale. Il est devenu grand-angulaire : les plans sont larges. La ville elle-même tient la vedette. Il suffit de regarder derrière les ciels clairs – ceux d’un littoral, rien d’autre – pour trouver la mélancolie, le vide, qui font pour Delhomme le charme de New York : « J’ai dessiné ce vieux magasin de vinyles. Un survivant de l’ancient Times Square. Des employés hors-d’âge y vendaient des reliques , tickets de concert ou affichettes… » Plus loin, dans le lobby art-déco du siège d’un journal, s’épanouit un globe terrestre de trois mètres de diamètre. Ces bouffées de nostalgie – ou de vie – viennent en contrepoint d’images légères, la jeune femme à robe jaune de la 51ème rue, le passage des saisons sur le lac de Central Park… Qu’il travaille sur une illustration, peigne la vue qui s’offre depuis le tot de son atelier de Bushwik, à Brooklyn, ou effectue une recherche personnelle, Jean-Philippe Delhomme adore passer d’une activité à une autre : « C’est la condition pour que l’esprit ne se fatigue pas. De même, pour qu’un ville soit intéressante, elle doit être nourrie d’ambiances contrastées. Sinon c’est un mall d’aéroport. »

François Landon