RUPPERT & MULOT

Exposition du 8 septembre au 2 octobre 2021

A propos

Les petits boloss, Les week-ends de Ruppert et Mulot, Soirée d’un faune : en accrochant à ses cimaises les originaux de ces trois œuvres, la Galerie Martel salue une production graphique hors-norme, d’une drôlerie et d’une invention aussi précises que décapantes. Ruppert plus Mulot, c’est la mise au carré de l’intelligence et du sens de la recherche, de l’instinct et de l’exigence, de l’humour et de son contraire. Cette exposition offre une occasion rare : embrasser la richesse d’un créateur bicéphale qui n’a pas fini d’étonner.

En 2004 sortit la troisième édition du fanzine annuel de Ruppert et Mulot, Del Aventure. Sa « une » ? Sur quatre colonnes, l’empilement absurde d’un autocar, d’un fourgon de la Brink’s et d’un chariot élévateur chargé d’un frigo. Autour, une foule muette. Silhouettes blanches, visages vides. La cinquième colonne est occupée par la même foule, mais qui parle. Les bulles dégringolent à la verticale – comme elles le feront sur leurs dessins publiés par Le monde, puis dans Les week-ends de Ruppert et Mulot. Ce zine est le prototype d’une création.

Ils se sont rencontrés à l’École nationale supérieure d’art de Dijon, l’ENSA. Ils ont jaugé leurs goûts puis partagé une maison durant une semaine, pour y dessiner en hybridant comme aujourd’hui leur production : le travail de l’un est repris par l’autre, qui l’améliore et renvoie la balle. Scénario et dialogues obéissent au même ping-pong. « Nous avons pondu un western », dit Jérôme Mulot. « La BD a eu pas mal de succès auprès des potes de l’École. » Vingt ans plus tard, ils continuent de tester leur production sur leurs pairs. « C’était un travail extra-scolaire », se souvient Florent Ruppert. « Il nous a permis de quitter l’ENSA avec un projet. » Lorsque Ruppert part aux Beaux-Arts d’Amsterdam, le contact créatif n’est pas rompu : ils se visitent. Communiquent par mail. Aujourd’hui encore, l’ordinateur est l’un de leurs moyens d’échange favoris – même lorsqu’ils travaillent à côté l’un de l’autre.

Ils publient à gauche, à droite, puis en 2005 passent à l’Association. Sortent alors Safari monseigneur, La poubelle de la place Vendôme et Panier de singe – qui leur vaudra à Angoulême le prix Essentiel Révélation 2007. « Et là », sourient-ils, « on n’a plus arrêté. » Ce qui les a portés, c’est cet humour unique, perché sur un arbre dont le surréalisme et Hara-Kiri forment les racines. Un humour qui emprunte aussi à Sempé sa réserve flegmatique : dans Les week-ends, le trac couvre de vomi les musiciens d’une philharmonie – qui jouent comme si de rien. Dans Les petits boloss, deux mécanos bricolent un gros moteur au ventilateur menaçant. L’un ajuste ce dernier, l’autre bidouille le démarreur. Et l’on sait ce qui va arriver. Eh oui, deux mains en moins. Car chez eux, le sang gicle. Une femme est poussée sous le métro. Un katana sectionne des membres. À mi-chemin, dans Un cadeau, ce dialogue de deux internes procédant à une dissection : « Au fait, tu savais que Jonathan s’était tapé tes sœurs jumelles ? » – « Ouais, je le savais. » Or l’humour n’est chez eux que l’expression particulière d’une vision. Avec le même jeu d’orgue graphique et narratif, ils ont produit Irène et les clochards, un récit en image grave et poignant, l’une de leurs plus belles réussites. Leurs collaborations avec des auteurs de BD tiers – Bastien Vivès, Olivier Schrauwen – portent haut leur marque. Ils ont posé à leur travail des exigences garantissant son évolution sans faille. La technique du périnée a demandé treize – oui, treize ! – versions différentes. « Aujourd’hui, un livre naît de ce que nous n’avons pas réussi ou pas assez poussé à sa limite dans le livre précédent », dit Ruppert. « Dans Irène et dans Le périnée, le monde réel et le monde du fantasme courent parallèles. Dans La part merveilleuse (à paraître) nous avons intégré ces deux niveaux. Ce qui nous a contraints à nous tourner vers la science-fiction. »

Idem pour leur marque de fabrique, ces faces vides dont les traits se résument à un « V ». L’épure a facilité la mise en phase – quoi de plus dur à harmoniser que des traits humains ? « Mais avec ces visages abstraits, nous voulions surtout détourner vers le corps et l’expression corporelle le regard du lecteur », ajoute Ruppert, lui-même féru de danse. « Maintenant que ces éléments-là sont calés, nous pouvons nous confronter au visage. Dans Le périnée, des lunettes masquent encore l’expression. Dans La part merveilleuse, il n’y en aura pas. » La BD, art jeune, fait d’eux des explorateurs : « Elle a le pouvoir magique de bouger. » D’où leur fascination pour un ancêtre du cinéma, le phénakistiscope – un disque en rotation où la persistance rétinienne donne l’illusion du mouvement. Ils l’ont modernisé, posant leurs personnages sur une platine vinyle pour leur faire jouer, par exemple, un Petit théâtre de l’ébriété qui vaut son pesant de paracétamol. La Soirée d’un faune procède des mêmes pulsions. Par ricochet, elle découle du Prélude à l’après-midi d’un faune de Mallarmé, qui inspira à Debussy la pièce symphonique dont Nijinski tira un ballet. À son tour, Soirée d’un faune est un ballet en un acte, autrement dit une bande dessinée sur une unique case gigantesque, format carte Michelin. Pas de perspective. Pas de lignes de fuite. Des danseurs, des danseuses, des archers, un hélicoptère enchaîné, un camion de pompiers, des intrigues labyrinthiques, du sexe, de la mort, de la foule. Guère grand public, tout ça ! « Pas une raison pour que je m’empêche de le faire », rétorquent les deux auteurs. Qui leur donnera tort ?

François Landon

Revue de presse