O S T E N D E

Dominique Goblet
Vernissage vendredi 10 décembre à partir de 15h
Exposition du 11 décembre 2021 au 22 janvier 2022

La force de Dominique Goblet ? Sans venir de la BD, elle prend celle-ci depuis 25 ans comme cadre libre de ses récits – avec le talent que l’on sait. Ostende, que publie FRMK et dont la Galerie Martel a le privilège d’exposer les originaux à partir du 11 décembre, est une œuvre à double détente. L’artiste voulait construire une fiction, sur fond de paysages vides par temps de confinement. Mais c’est bel et bien un segment de sa vie et de son évolution qu’elle dépeint sur ces planches sans pareil, mêlant le réalisme maîtrisé à l’abstraction. Voici quelques clés pour mieux explorer Ostende, travail aussi subtil que séduisant.

Dominique Goblet est bruxelloise. En 2019, une séparation douloureuse lui fait quitter la capitale et se poser à Ostende, la ville de Léon Spillaert, de James Ensor, de Herr Seele, d’Arno. « Soudain », dit-elle, « ce territoire que je connaissais m’est apparu sous une autre lumière. » Confinement oblige, les plages sont désormais vides de familles, de retraités, de chiens, de chars à voile. La mer du Nord retrouve sa solitude profonde, sa mélancolie, sa rudesse, sa beauté. Rien ne brouille plus ses eaux agitées et ses ciels travaillés. C’est une période où Dominique Goblet s’essaie à la gouache. Elle décide de tester ce médium sur les nouveaux visages du littoral d’Ostende et de sa campagne. Son idée ? « Offrir une bouffée d’air. Ouvrir une fenêtre. » À partir de ses photos, de ses vidéos, elle réalise des paysages dans la tradition flamande. Fidèle à elle-même, le désir lui vient de casser cette manière classique. À première vue, le lecteur se dit que ces formes abstraites, ces bandes et ces triangles ternes occultant certaines zones des paysages réalistes sont des ajouts. Erreur. Ils y figurent dès l’origine. « J’ai pensé que l’on pouvait regarder ces vues depuis l’intérieur d’un blockhaus : ces formes représentent la lisière des ouvertures. » Les voilages et les rideaux jouant le même rôle, les crayonnés, cette femme nue qui jette son bustier dans le ressac, ces mâles en costume qui l’admirent, ces villas, ces jardins, l’étang où se mirent des arbres maigres, cette énigmatique majorette, sont eux aussi apparus dès l’origine.
L’artiste songe à compléter ses peintures par des textes érotiques. À mettre en scène des rencontres illicites, réelles ou fantasmées. On croit que tout est calme à Ostende en temps de confinement ? Dans les replis des paysages, des êtres se touchent amoureusement… Mais l’artiste n’est pas satisfaite du mix. Illustrations et textes collent mal. Ces derniers seront rassemblés, avec d’autres pièces, dans un carnet séparé (1) – carnet qui a été un peu le livre de bord de Dominique Goblet durant son travail, mais dont le rôle dépasse celui d’un simple making-of. Quoi qu’il en soit, l’ensemble des 88 pages d’Ostende impose un montage. Assemblées dans l’ordre où elles ont été peintes, beaucoup s’annuleraient. « Je les ai étalées au sol, je les ai associées, et le déroulé s’est imposé comme une évidence ! Je n’ai quasiment effectué aucun ajustement. » Surtout, une narration se fait jour d’elle-même, depuis Irène, cette femme mûre qui libère ses seins de leur carcan et se livre nue au regard de ses célibataires, jusqu’à la majorette solitaire de la dernière page, brandissant son bâton victorieux.
Face à cette apparition d’un récit autobiographique insoupçonné, Dominique Goblet est demeurée deux jours « dans un état explosif, euphorique, en proie à une vraie jouissance artistique. Avec Ostende, je n’avais pas composé un livre sur la mer du Nord et les rencontres amoureuses des Flamands ! À mon insu, je m’étais centrée sur ce que je venais de traverser. Cette rupture, ma solitude, la mélancolie, les espoirs, la recherche de perspective – et cette femme qui libère sa féminité. Je n’avais rien fait exprès ! »

Est-ce surprenant ? Oui et non. Pour Dominique Goblet, la relation autobiographie-fiction est un sujet d’exploration passionnée. Une preuve ? Elle a lu l’intégrale d’À la recherche du temps perdu – et à haute voix, s’il vous plait. « Quelle est la réalité d’une autobiographie en BD ? », s’interroge-t-elle. « Les espaces blancs séparant les cases sont autant d’ellipses. L’auteur compose un patchwork. Il coud arbitrairement des moments tirés de ses souvenirs. Pour mon livre Faire semblant c’est mentir, si j’avais demandé à ma mère de décrire la même période, le récit aurait été différent. » Cet ouvrage – magnifique – et Souvenir d’une journée parfaite comportent, en préface et en postface, de courtes notes destinées à éclairer cette problématique. Des balises destinées tant au lecteur qu’à l’auteure. Elle préfère à ce propos parler de « vérité », plutôt que de « réalité ».

Revenons à la majorette. Au fond, pourquoi une majorette ? « Petit à petit, les formes ternes recouvrant mes paysages sont devenues plus ouvertes, plus colorées, plus fantaisistes – comme celles de mon carnet. J’ai pensé qu’elles pourraient jouer le rôle d’une musique. Au cours d’une promenade, vers le milieu du livre, je suis tombée sur « la plus petite fanfare du monde » : un chef en habit splendide – maniant le bâton que j’ai offert à la majorette – et deux musiciens. L’un soufflant dans un soubassophone, un cuivre monstrueux, et l’autre porteur d’une barbe immense, frappant une grosse caisse calée sur deux enceintes et un casier de bière Jupiler, le tout posé sur un fauteuil roulant. Ils jouaient comme s’ils avaient été cinquante ! Subjuguée, je les ai suivis. C’est pourquoi j’ai dessiné la majorette. Elle défile sans la fanfare, mais sa musique subsiste et l’accompagne. Cette musique, ce sont les formes abstraites de mes peintures. »

François Landon